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LA DISGRACIEUSE
Laide, je suis laide ! Un authentique laideron… J’ai une dizaine d’années et je jette un œil critique et désolé sur le miroir de ma chambre. Le grand miroir de l’armoire à glace me renv...LA DISGRACIEUSE
Laide, je suis laide ! Un authentique laideron… J’ai une dizaine d’années et je jette un œil critique et désolé sur le miroir de ma chambre. Le grand miroir de l’armoire à glace me renvoie l’image d’une enfant au physique ingrat, mal fagotée, de surcroît. Que faire, mais que faire pour remédier à mes nombreux défauts esthétiques ? Pas étonnant que je sois la risée de toute l’école...
Je détaille tout ce qui ne va pas, avec une extrême objectivité. Par où commencer ? Je n’ai que l’embarras du choix, tant rien ne va chez moi. Je suis moche, un point c’est tout... Rien n’est beau chez moi. Vraiment, c’est désespérant...
Déjà, je suis trop grande, beaucoup trop grande. De ce fait, je parais encore plus maigre, moi qui ne suis pas bien épaisse. Une grande asperge, voilà ce dont j’ai l’air. Les autres m’ont surnommée « Baguette » à la gymnastique… Enfin, « Baguette», ce n’est que l’un des nombreux sobriquets humiliants qu’ils utilisent pour me qualifier.
Mon allure générale ne vaut guère mieux. Dégingandée, c’est le qualificatif qui me vient spontanément à l’esprit. Ma démarche, c’est encore pire. Je souffre d’un défaut de la plante des pieds. Mes parents ont consulté un spécialiste, il y a longtemps. Il m’avait prescrit des semelles orthopédiques, l’horreur ! Je ne voulais pas les porter, c’était contraignant et inconfortable au possible. Mes parents n’ont pas insisté, j’ai changé de pointure et les semelles finirent à la poubelle. Faute de correction, le défaut s’est donc accentué.
À présent, je scrute mon visage, sans complaisance aucune. Ce qui est choquant, de prime abord, ce sont mes grosses lunettes de myope (le modèle économique, remboursé par la Sécurité sociale). Mon œil gauche étant pratiquement aveugle de naissance, la monture supporte un verre très épais, qui fait paraître cet œil, tout petit par rapport à l’autre. Comme si cela ne suffisait pas, je suis obligée de recouvrir mon œil droit, d’une compresse et d’un sparadrap, avant de masquer le tout d’un cache en plastique noir, retenu par des élastiques. Cet objet de torture, censé me faire effectuer l’indispensable gymnastique oculaire quotidienne, est du plus bel effet. Ce cache-œil — oh combien inesthétique — me valut un nouveau sobriquet, « Le cyclope ».
Je passe à la coiffure ; le constat est également désastreux. Le coup de ciseaux massacreur de maman a encore fait des ravages, et ma frange, qui ressemble à un escalier, a bien du mal à dissimuler la vilaine cicatrice qui « orne » mon front. À l’âge de cinq ans, je suis tombée sur l’arrête d’un radiateur, et j’ai donc écopé de quelques points de suture.
Pour terminer le tableau « en beauté », je décide de m’attaquer à mon sourire. J’évite, tant que faire ce peut, de montrer mon horrible dentition rebelle. J’ai donc pris pour habitude de pincer les lèvres en souriant. L’une de mes tantes a dit à mes parents, qu’elle connaissait un bon orthodontiste et qu’elle pouvait me prendre un rendez-vous. Seulement, pour papa et maman, avoir les dents mal plantées, ce n’est pas une maladie. Dépenser de l’argent pour des considérations esthétiques, c’est vraiment du superflu. Je sais, un tel discours paraît aberrant de nos jours, mais c’était une autre époque. En outre, mes parents étaient un peu vieux jeu. Cependant, je ne veux, en aucun cas, leur jeter la pierre.
J’ouvre mon armoire-penderie, à la recherche d’une tenue, qui puisse me rendre, un tant soit peu, acceptable aux yeux des élèves de l’école. Mes vêtements sont là, soigneusement rangés et repassés par les soins de maman. Tout est bien propre et cela sent le frais. Dire qu’elle se donne autant de mal pour entretenir des habits aussi moches. Tout est démodé, des affaires d’occasion qui ont été données par des cousines et des fripes qu'elle a acheté trois fois rien sur le marché… Pas un seul jean, pas un seul sweat-shirt, pour sauver mon look. Je dois me contenter des pantalons en flanelle et des pulls jacquard tricotés main. Ils vont encore bien se ficher de moi en classe !
Le regard et les moqueries des autres alimentent mes complexes de petite fille mal dans sa peau. Je suis « Le vilain petit canard », mais je doute fort qu’un jour, je me transforme en joli cygne… Et pourtant...
Ainsi donc, Brigitte, la petite fille disgracieuse, rasait les murs de la cour de récréation, pour ne pas entendre la méchante rumeur qui la prenait pour cible et qui, chaque jour, écorchait un peu plus son cœur d’enfant secrète et solitaire. Ma seule réponse à tant de cruauté gratuite, les pleurs et le désespoir. J’appris très tôt le sens du mot victime.
Extrait de "Moi Angénue" Copyright Brigitte Bianco
http://brigittebianco.jimdo.com/