Perdre sa vie à la gagner...


Le travail gage de dignité pour l’homme… Pourtant cette valeur travail n’a pas toujours existé, elle apparaît surtout à la fin du 18e siècle. Le travail au sens ou nous l’entendons n ‘est pas vanté dans l’Antiquité par exemple. Aujourd’hui des penseurs s’interrogent et questionnent cette « valeur travail ». De nouvelles attitudes face à l’emploi salarié, face au marché du travail, justement voient le jour...

En France Corinne Maier fit il y a quelques années de son livre “Bonjour paresse” un best-seller. La « valeur travail » est-elle dépassée ou au contraire plus que jamais nécessaire en tant qu’élément structurant de notre personnalité ? A partir de ces questions c’est en fait la création de richesse que nous soumettons à la question. La richesse d’une société se mesure-t-elle uniquement à l’aune de son PIB ? Travail, consommation, accumulation de biens, de « richesses », mais à quelle fin ? Croissance ou décroissance, un débat plus que jamais d’actualité

Selon Albert Jacquard



"Tout a changé avec l’invention de l’élevage et de l’agriculture; il a fallu préparer les champs, stocker les récoltes, les protéger... d’où l’apparition d’activités nouvelles, le plus souvent très fatigantes, ou même chargées de dangers mortels comme les guerres. L’essentiel du temps a été consacré au "travail". Pour se justifier vis-à-vis d’eux-mêmes, les hommes ont alors imaginé de faire de ce travail une fatalité imposée par les puissances divines, une malédiction.


Le travail n’est ni une malédiction ni même un devoir inconditionnel. Le devoir des hommes est de participer à la construction des personnes, la sienne comprise. Il faut pour cela, bien sûr, préserver la vie, donc obtenir les biens, nourriture, énergie, sécurité qui sont nécessaires à la poursuite de nos métabolismes. Si cela ne peut être obtenu sans travail, ce travail est effectivement un devoir. Mais si, par chance, ces biens sont offerts par la nature, ou réalisés en grande partie par des machines, on ne voit pas au nom de quoi on imposerait aux hommes de travailler.


Avoir fait du travail la source de l’entrée en humanité me semble une perversion. On a confondu, plus ou moins sciemment, le travail-torture et l’activité libérante. La générosité, le dévouement sont des attitudes plus anoblissantes que le courage au travail.


En fait, la glorification du travail a été, pour des régimes totalitaires, un bon moyen de préserver l’ordre établi; pendant qu’ils sont au travail, les citoyens n’ont pas le goût ou la possibilité de se poser, et de poser au pouvoir, les questions fondamentales. L’oisiveté est, dit-on, la mère de tous les vices, mais l’excès de travail est le père de toutes les soumissions.


Cette négation du rôle quasi religieux du travail n’est pas une apologie de la paresse. Ne pas travailler n’est pas rester inactif; c’est profiter d’un temps disponible pour échanger, rencontrer, réfléchir, seul ou à plusieurs, lire, écouter, créer. En ce sens, un enseignant ne "travaille" jamais, non plus un enseigné. En revanche, leur activité peut beaucoup les fatiguer, ce n’est pas incompatible.


La diminution de la quantité de travail permettant de produire les biens nécessaires devrait être saluée comme un des grands succès de notre imagination créatrice. Que cette diminution soit source de chômage est le signe d’une erreur fondamentale de l’organisation de notre société. Le véritable remède contre le chômage est qu’il n’y ait plus de travail pour personne, mais pour chacun une place dans la société."